Moi et mon homologue friqué
« L'argent ne fait pas le bonheur. » Je suis à peu près sûr que le pauvre bougre qui a, un jour, osé penser cette prose ne se souciait absolument pas de la place que prendrait plus tard l'argent dans notre société. Et voilà-t-y pas qu'on nous la ressasse cette tirade, et vas-y que j'te la sors à droite et à gauche, en haut et en bas. C'est simple, c'est devenu quasi-obsessionnel de sortir au moins une fois ce misérablement enchaînement de quelque mots, qui au final ne veulent pas dire grand chose si on analyse bien, dès lors que l'on parle d'argent par sommes extravagantes. Qu'on le pende haut et court !
Ah si j'étais riche, si seulement mon oncle s'appelait Picsou, si seulement mes billets de loto® pouvaient enfin daigner s'enticher d'une certaine importance capitale à mes yeux, si seulement je pouvais avoir l'idée du siècle dans les trois prochains jours, si seulement papa était ingénieur chez Google, si seulement...
Si j'étais riche, je... non, attendez, ça n'va pas.
Je suis riche. Bonjour, je m'appelle Vincent et je suis riche, je suis tellement riche que je ne sais plus quoi faire de tout ce pognon. J'en dépense, et ça revient, ça revient tout seul sans que je ne demande quoique ce soit à quiconque. Putes de luxe, champagne à 400€ la bouteille, cocaïne, Porsch ; allez comprendre pourquoi, quand on est riche ça ne s'arrête jamais, tout comme quand on est pauvre en fait (oui, cette blague est une tirade savamment extirpée de « Ah! Si j'étais riche », mais d'une justesse terrible et de circonstance, donc vous ne m'en tiendrez pas rigueur, de toute façon je suis riche donc je m'en fous) ; on donne aux œuvres caritatives, mais on ne paye plus qu'un pourcentage de l'ISF, on achète tout ce qu'on peut, et ça fructifie, on bloque son argent, voilà qu'il nous fait des petiots. Dépenser n'a jamais autant rapporté.
Me plaindre ? Oui peut être. Quoique non en fait, si je me souviens bien, quand j'étais pauvre, je ne rêvais que d'être riche, alors je ne vais pas regretter, ce serait absurde.
Je suis riche, donc je suis un connard, un enfoiré, une raclure. Les gens me détestent parce qu'ils voudraient mon pognon et qu'il leur faut une décennie pour acquérir ce que je gagne en un mois avec les intérêts de mon compte à Lausanne ou chez Rothschild. Au fond, ce sont eux les égoïstes car ce sont eux qui me jugent sur un mode de vie qu'ils n'osent à peine approcher même dans leurs rêves les plus extravagants, ce sont eux les frustrés. Vous trouvez ça cliché ? Mais c'est cliché ! Et que pourrais-je avoir à faire de passer pour un ingrat et luxueux jeune branleur tant que mes liasses de billets de 500 dépassent de mes poches et que je suscite l'intérêt des endroits les plus huppés de Paris ?
Hier je suis rentré au milieu de la nuit, franchement saoul et franchement bien accompagné. En croisant un clochard, je lui jette un billet de 100€, le pauvre fou me lance un regard dédaigneux, presque hautain avant de délicatement ramasser le billet pour le mettre dans sa poche. Où est la morale me demanderez-vous, mais très honnêtement, je crois que la réponse n'existe pas. Qu'on passe quelques nuits, seul, dans la rue ou le métro avant de dire que l'argent de fait pas le bonheur. Qu'on ose affronter les maux de ce siècle avant de scander de telles idioties, les brandir comme fer de lance d'un combat perdu d'avance contre cette nouvelle drogue qu'est l'argent.
Non je ne suis pas vraiment riche, je ne suis pas vraiment pauvre non plus, je fais partie de cette population latente qui ne peut qu'espérer atteindre un jour l'épanouissement le plus total au sein de son travail pour pouvoir effleurer du bout des doigts une vie à peu près convenable et décente. Et en tous cas, si l'argent ne fait pas le bonheur, il y contribue énormément.
Voilà, et si j'avais été friqué, j'aurais pu soudoyer le staff de Ladie's Room pour être publié en Une cette fois-ci.